TRONG GIA NGUYEN
ANTHOLOGIE POUR DEBUTANTS

Artiste exposé en partenariat avec La Patinoire Royale – Galerie Valerie Bach

Anthologie pour débutants est une présentation du projet Library dans le cadre duquel l’artiste écrit mot pour mot sur des grains de riz des chapitres ou le texte complet de diverses oeuvres littéraires.
Contenues dans des pochettes en mylar et des boîtiers en plexiglass gravés qui imitent les anciennes cartes de bibliothèque, les oeuvres réinterprètent la notion de bibliothèque comme un puissant dépôt de connaissances (et de pouvoir).
L’acte laborieux de la transcription et de la lente lecture des textes s’apparente alors à une performance. Comme la poésie lorsqu’elle est récitée, les mots se retrouvent chargés d’une signification nouvelle, ainsi que d’un contexte nouveau. L’acte de lecture et de transcription, au ralenti, devient une manière de «performer Austen» ou de «performer Shakespeare».
L’idée de Library est née en 2006, lorsque l’artiste s’est lancé dans l’écriture de « A la recherche du temps perdu » de Marcel Proust sur des grains de riz. Contenant environ 1,5 million de mots, l’oeuvre finale doit être logée dans un grand sablier, où les grains de riz qui s’écoulent remplacent les grains de sable. Alors que ce travail se poursuit et ne sera peut-être jamais terminé, un collectionneur privé a entre-temps (en 2007) commandé à l’artiste d’écrire les premiers chapitres de ses sept livres préférés selon la même méthode, c’est donc de cette manière que les oeuvres ici exposées furent réalisées.

Le travail de Trong Gia Nguyen, dans cette série intitulée « Anthologie pour débutants », s’inscrit dans le projet « Library » initié en 2006, dont l’approche éminemment sensible et particulièrement déterminée vise à réhabiliter le Livre, au titre de contenant symbolique de toute connaissance, de toute pensée, au cœur de ses préoccupations artistiques.
Trop souvent mis à mal, ce support millénaire connut dans son histoire de nombreuses métamorphoses, dans sa structure d’abord, dans ses matériaux, ses mises en pages, ses reliures, ensuite, jusqu’au bouleversement suprême que fut l’invention de l’imprimerie au milieu du 15è siècle qui en assura l’inflation sur toutes les zones du monde. L’avenir du livre s’en trouva considérablement chamboulé, jusqu’à l’ultime chamboulement qui en menace aujourd’hui jusqu’à l’existence même : Internet.
Inutile de se le dissimuler : une grande désaffection touche le livre dans notre société contemporaine, certains prédisant jusqu’à sa disparition complète, et modifie considérablement le rôle qu’il joue et jouera dans l’épistémologie contemporaine… Il semble pourtant que l’on n’ait jamais publié autant de livres, si l’on en juge par les catalogues des maisons d’éditions, les étales des libraires, les sites internet dédiés à leur promotion et l’abondance des foires qui lui sont consacrées.
En réinvestissant ce livre par l’acte d’écrire des extraits de certaines œuvres littéraires sur des grains de riz, mot à mot, grain par grain, Trong Gia Nguyen consacre, par son labeur, la valeur quasi métaphysique de l’objet livre, comme support de l’écriture et comme prolongement naturel de la pensée. Le temps qu’il consacre à cette action d’écriture lente, l’énergie, voire la fatigue qu’il consent à investir dans ce travail de patience, dont l’Asie peut être si friande, la précision méticuleuse avec laquelle chaque mot est inscrit au binoculaire sur ce support minuscule et ingrat…, tout cette démarche est une manière de déconstruire pour mieux l’unifier l’image mentale du livre, empêcher sa disparition, un peu comme Opalka égrenait les nombres en les disant tout haut, tout en les inscrivant sur le champ infini de ses toiles, contrôlant et retenant, ce faisant, la lente coulée du temps, la fuite inexorable des secondes, des minutes et des heures, donnant une matérialité à cette disparition inévitable. La miniaturisation des objets, notamment et surtout dans l’art asiatique, est une démarche qui s’inscrit dans la volonté de concentrer dans l’infiniment petit l’immensité du monde, de simplifier sur un support aussi réduit la complexité du réel, de résumer, de synthétiser à l’extrême le champ du possible dans un espace contraint ; on retrouve cette tentative de condenser le cosmos dans les netsuke japonais, ces micro sculptures en ivoire ou en os, qui témoigne de cette fascination pour l’infiniment petit lorsqu’il est incarné.
Ces grains de riz sont ensuite consignés dans de petits contenants transparents en plexi, gravés aux en-têtes des plus prestigieuses bibliothèques, et des noms d’auteurs, titres, et caractéristiques bibliographiques, à l’image des fiches de prêt autrefois tamponnés du cachet des dates d’emprunt et de retour, conservés dans de grands classeurs sur tiroirs… Comment ne pas être frappé par la justesse de cette métaphore où la fiche elle-même contient, au sens propre, tout ou partie du livre qu’elle recense, et ne pas y trouver la nostalgie d’un temps où, étudiants, nous allions « en bibliothèque » emprunter des livres dans le cadre de nos recherches, confrontant nos efforts aux infinies attentes et complications de l’acte d’emprunt ?? Aujourd’hui, un simple clic nous le rapproche, via l’écran, de nos yeux de lecteurs, voire de nos boîtes aux lettres lorsque ce livre est acheté sur les plateformes de vente en ligne…
D’origine vietnamienne, Trong Gia Nguyen renoue avec un art ancestral vietnamien de la micro-calligraphie ou de la micro-écriture, dans un pays où le grain de riz symbolise la vie et concentre une grande variété d’histoires, de légendes et de croyances. Mettre ce riz à la mode occidentale pour sauver le livre n’est donc pas une simple posture conceptuelle, elle s’inscrit dans cette confrontation entre l’orient et l’occident voulue par l’artiste à travers toute son œuvre.

Texte de Constantin Chariot – La Patinoire Royale – Galerie Valérie Bach